YUKSEK, la bombe instinctive Jénzine Magazine N°15, Mai-Juin 2009
•• Yuksek ? Quel drôle de pseudonyme… Bienvenue dans la dimension électronique d’un jeune homme (et non un clubber) plein d’imagination. Vous vous apprêtez à entrer de plein pied au sein d’un album hypnotique, frappé de couleurs flashy et de sons venus de l’espace. Ne cherchez plus, la bombe électro de cette année 2009 se nomme "Away From The Sea", un album que personne n’attendait après les déferlantes Daft Punk ou Justice. Une fois n’est pas coutume, nous restons dans l’Hexagone. Oui, cette bombe est Française. Préparez-vous donc à un nouveau choc ‘French Touch’. Yuksek sait exactement comment vous rendre électrique et de quelle manière rendre le tout contagieux ! Son album décoiffe sérieusement et nous nous sommes volontiers laissés entraînés dans cet ouragan sonore.
Orné d’une pochette à l’allure tout aussi mystérieuse qu’énigmatique (à la fois branchée eighties avec un soupçon d’Andy Warhol), "Away From The Sea" est un album qui, si il avait été un film, aurait exigé d’être regardé avec des lunettes 3D. Les sons y fusent dans tous les sens. Pas vraiment le temps de souffler mais quel bonheur de s’immiscer dans ce flot incessants de rythmes entraînants et de vocodeurs robotiques. Si le nom de Yuksek ne vous dit presque rien, dites-vous que vous l’avez certainement croisé sans vous en apercevoir. Allez, un petit retour en arrière s’impose. Tahiti 80, Mika, Kaiser Chiefs, White Lies ou encore Ghostface Killah des Wu Tang Clan, cela ne vous dit rien ? Oui, Yuksek est avant tout auteur de nombreux remixes excellemment achevés qu’il a délivré à de nombreux artistes.
Né en 1977, Yuksek (que l’on connaît à l’époque uniquement sous le nom de Pierre-Alexandre Busson), se met à apprendre le piano. Quelques heures de conservatoire classique par jour l’amène tout droit vers le métier de professeur de piano. Mais Yuksek, davantage bercé par les Beatles, Gainsbourg, De La Soul ou Nirvana, se dit au fond de lui-même qu’il y a bien, là, quelque chose d’autre à faire. Alors, il se lance à l’aventure et quitte ses études à ses dix-sept ans. A Reims, sa ville natale, le monde de la Pop l’attend. Yuksek se met à la basse, intègre le groupe Klanguage, combo Electro/Rock, et s’intéresse très vite à la magie et au langage du son. Les disques de David Bowie, le caractère sonore des Beach Boys, le jeu aux claviers de Ray Manzarek, commencent à devenir de sérieuses références pour l’artiste. Le monde de l’électronique l’attire irrémédiablement peu à peu. Il se met alors à la production et met ses compétences au service de Birdy Nam Nam ou Bewitched. « Par rapport au surcodage de la Pop Music, l’Electro c’était un espace de liberté, se souvient-il. Ce qui était génial, c’est qu’un Aphex Twin pouvait sortir "Windowlicker" puis, la semaine d’après, un morceau barré expérimental ».
Il y a quatre ans, Pierre-Alexandre choisit Yuksek comme nom d’artiste. Puis, comme un cheveu sur la soupe, arrive comme une évidence "Away From The Sea", un ‘petit’ album de treize titres qui en a dans le moteur. Ce ‘petit’ album deviendra grand. Premier opus du jeune homme, on y sent déjà comme une efficacité débordante. Yuksek met, comme on dit familièrement, les mains dans le moteur et fabrique des perles, remplies de riffs chocs, de rythmes catchy, le tout baigné dans une ambiance électro sans pareille qui ne s’évanouie à aucun instant. Yuksek évoque bien volontiers Giorgio Moroder, Mirwaïs, les Scissor Sisters ou les Pixies. Et c’est bien tout un mélange stylistique, fait de Hip-Hop, d’inspirations Funk et d’envolées House, que l’album renferme secrètement. L’aventure démarre nerveusement avec un titre servant d’introduction et baptisé "Break Ya". L’inspiration 'Daft Punkienne' n’est pas loin et rappelle quelque peu la manipulation des échantillons entendu sur "Daftendirekt". Le même principe en somme. Quelques enregistrements vocaux hachés, découpés, passés à la machine à saturer est le premier cadeau sonore que Yuksek nous offre sur cet album. Il poussera le vice jusqu’à faire ‘sauter’ votre disque en guise de terminaison et entamer sans attendre le morceau "Tonight". Plutôt Dance, habile mélange des ondes actuelles aux beats d’antant, le musicien sait maîtriser les graves, les mediums et les aigues et s’en amuse. Le résultat est bluffant, plein de surprises et de croche-pieds rythmiques. Avec "A Certain Life", on comprend aussi que Yuksek est un talentueux songwriter. Si ici l’aspect général est davantage Funk, on reconnaît tout de même la patte du Rémois. Avec "Extraball", on atteint déjà le summum. L’artiste y invite la belle rappeuse des Spank Rock, qui répond au doux nom d’Amanda Blank, sur un tube puissant qui, instantanément, devient un inoubliable échange vocal non-stop. Ayant déjà servi d’indicatif pour une grande marque de textile, "Extraball" avait aussi convaincu les aficionados du genre bien avant que l’album déboule dans les bacs. Avec "Take A Ride", il s’attaque naturellement aux dancefloor. Dans une frénésie acide et punchy, Yuksek continue les tours de magie et joue à nous surprendre sur le tempo. Enorme. Quant à "I Could Never Be A Dancer", ce sont les sons vintage qui amerrissent dans nos oreilles (vous reconnaîtrez aisément le son qui a servi à concevoir l’introduction de "Spiral" à Vangelis). Ce titre magnifique, à la limite de s'inscrire dans un genre Ambiant extra-terrestre, prouve une fois de plus que Yuksek a une maîtrise parfaite de ses instruments... et de la situation. Les trois minutes de ce morceau paraissent surnaturellement trop courtes. « Je compose de façon hyper instinctive, constate l’auteur compositeur interprète. Je ne réfléchis jamais à ce que je vais faire avant de rentrer dans mon studio. Je travaille vite et me laisse simplement guider par mon humeur ». L'artiste s’accorde ensuite une petite pause avec "So Far Away From The Sea", mélodique et redondante juste comme il faut avant de nous inviter à plonger à nouveau dans une frénésie rythmique appuyée avec "Little Dirty Trip". Dans "This Is Not Today", Yuksek fait parler les boîtes à rythmes. Ca part un peu dans tous les sens et c’est bien tout ce qu’on pouvait en attendre. Mieux : à chaque seconde qui passe, on ne s’ennuie pas. « J’aime qu’il se passe toujours quelque chose dans un morceau », concède-t-il avant d’hasarder : « peut-être est-ce la peur du vide ? ». Dans la lignée de "Break Ya", on retrouve "I Like To Play". Dansante, complètement farfelue, elle donne inévitablement envie de bouger. Même si on sent bien que l’influence Daft Punk y a été pour quelque chose, on ne lui en veut pas ! Et si "So Down" pourrait faire songer un instant aux accords de "Starlight" par The Supermen Lovers, ce n’est que hasard. Toujours habité par cette fantaisie équilibrée, jeune virtuose du son électronique, le style Yuksek est unique et ne peut pas être à tout bout de champ comparé. "Freak O Rocker", plutôt délicate et sage, s’apprête à présenter le morceau qui clôturera en beauté cet opus : "Eat My Bear". Enfin, après ces treize tempêtes agréablement vivaces, Yuksek s’accorde un plaisir : celui de côtoyer un instant le son d’une Pop British façon Beatles.
Tout est dit. Car Yuksek ne perd pas son temps. En un album, l’essentiel est passé. Entre ces rythmes possédés par le Funk, ces mélodies futuristes et cet univers agréablement dérangé, ce "Away From The Sea" mérite d’être délicatement rangé auprès des grandes productions électroniques de ce monde. Avec naturel, Yuksek a déposé dans les bacs le disque moderne par excellence, qui utilise vaillamment toutes les ressources musicales connues à ce jour. Et si le succès se fait déjà sentir à l’étranger, rien n’est fortuit. Le son général de cet opus a de quoi mettre tout le monde d’accord. Une bien belle concrétisation pour un talent qui a pris le temps de se construire musicalement. Aujourd’hui, plus aucun doute ne subsiste. Yuksek va envahir beaucoup de sonos. Et mettre accessoirement le feu dans votre salon.••