•• Pour beaucoup, Tryo se résume à trois accords de Reggae acoustique joués en boucle sur des morceaux à la gloire du cannabis. Cela fait pourtant près de quinze ans que cette formation arpente les scènes de France et de Navarre et qu’elle fait salle comble à chaque concert. Et quand on parle de salles, on ne parle plus des MJC de leurs débuts, mais bien des Zénith et autres Bercy. Il faut donc se rendre à l’évidence : si les foules se pressent à chacune de leurs prestations, c’est tout simplement que ce groupe est bien plus que cette simple allégation. Malgré une couverture médiatique réduite et fort d’un discours qui n’a pas changé d’un iota depuis ses débuts, Tryo a indéniablement su trouver un public fidèle.
En sortant "Sous Les étoiles", il publie un nouvel album live, faisant suite à son dernier album studio en date, "Ce Que l’On Sème". On peut naturellement s’interroger sur l’intérêt d’un live supplémentaire, d’autant plus que le dernier datait de la tournée précédente. Une écoute attentive suffit pourtant à se convaincre que ce nouvel enregistrement est tout à fait judicieux, car il diffère sensiblement des autres, mettant encore plus nettement en valeur les qualités de la formation.
Tout d’abord, pour les non-initiés, Tryo se composait effectivement à ses débuts de trois guitaristes acoustiques qui poussaient la chansonnette. Christophe Mali, Manu Eveno et Guizmo sont toujours là, mais ils sont désormais accompagnés de trois musiciens supplémentaires. Daniel Bravo assure en effet les percussions depuis leur premier album "Mamagubida" publié en 1998. Sur la tournée immortalisée par "Sous Les Etoiles", un second batteur/percussionniste Argentin les a rejoints, en la personne de Pablo Mendez. De son côté, Frédéric Deville gère les parties de violoncelle. Si on ajoute à cela le fait que dès son second opus, "Faut Qu’ils s’Activent" sorti en 2000, le groupe est aussi passé à l’électrique, vous comprendrez que la description du groupe faite en introduction était pour le moins inexacte.
Au niveau de la forme, là où le groupe avait fait le choix d’immortaliser un concert précis par parution live (L’Olympia ou le Cabaret Sauvage pour "De Bouches à Oreilles"), il a regroupé les prestations de la tournée sur un seul CD. Cet enregistrement se veut donc le reflet de la tournée dans son ensemble. Il met précisément l’accent sur les festivals auxquels le groupe a participés durant l’été passé. Des plus confidentiels aux plus imposants, Tryo a en effet parcouru trente trois festivals en l’espace d’un mois et demi. Et pour joindre l’acte à la parole, cette tournée s’est inscrite dans une démarche écologique globale. Les T-Shirts en coton organique, les impressions en papier labellisé FSC (issu de forêts gérées durablement donc), les déplacements du groupe, le light-show avec lampes basse tension, l’alimentation du groupe par des produits locaux, l’incitation du public à covoiturer pour se rendre aux concerts : tout a été fait pour optimiser la consommation engendrée par les concerts.
Disons le tout de suite, "Sous Les étoiles" est majoritairement axé sur le dernier album studio en date de Tryo, "Ce Que l’On Sème" puisque pas moins de huit titres en sont issus. Ce quatrième opus marquait déjà une évolution importante par rapport aux précédents de par les influences marquées et variées de Musiques du Monde. On pouvait craindre que les ambiances Orientales, Africaines et Sud Américaines n’aient pas le même effet en live. Et pourtant, il faut se rendre à l’évidence : avec les six musiciens présents sur scène, on en prend plein les oreilles et on est transporté aux quatre coins du monde. On a même parfois l’impression que le tout est encore plus travaillé que sur la version studio. L’apport de Pablo Mendez est très appréciable et le travail des percussions en duo avec Daniel est tout simplement bluffant. Frédéric Deville n’est pas là non plus pour décorer et son apport est remarquable sur bien des morceaux dont il élève encore le niveau. Sur des titres comme "Mrs Roy" ou "Si La Vie M’a Mis Là", la grosse artillerie est de sortie avec des morceaux encore plus fouillés que sur les versions originales, alors que sur "El Dulce De Leche", le tout est nettement plus intimiste. Ce qui fait la force de ce disque, c’est donc bien l’alternance des ambiances qui s’enchaînent le plus naturellement du monde, rendant l’ensemble tantôt entraînant, tantôt apaisant. Les rythmiques à la guitare sont implacables, et l’on a affaire à un véritable rouleau compresseur, chacun des trois chanteurs se mettant en avant à tour de rôle. Comme sur chacun des enregistrements live du groupe, on ne peut qu’être soufflé par le jeu de Manu. Le résumer à un guitariste Reggae serait extrêmement réducteur, tant il excelle dans de nombreux styles. Il n’y a qu’à l’écouter s’exciter sur ses solis endiablés pour s’en convaincre. Tantôt Rock ("Si La Vie M’a Mis Là" ou "G8"), tantôt jazzy ("Serre-Moi") ou guitar-hero de Hard Rock sur une version électrifiée et diablement efficace de "Marcher Droit", il n’oublie pas le style de prédilection de Tryo nous gratifiant d’un solo Reggae/Ska de folie sur "Jocelyne".
Ce qui frappe également l’auditeur, c’est l’ambiance régnant dans le public. Il faut l’entendre chanter à tue tête les paroles des chansons, "Serre-Moi" en tête, ou taper dans les mains. Bien entendu, sa participation est grandement facilitée par l’entrain imprimé par les membres du groupe. Outre leur musique dansante à souhait, ils ont le chic pour trouver les mots pour faire réagir. Leur plaisir d’être là pour partager leur musique est flagrant. Les nombreuses blagues lâchées tout au long des concerts renforcent l’excellente ambiance. Si l’on ajoute à ça, les parenthèses plus ou moins délirantes - celle sur Ségolène Royal sur fond Dub dans "Désolé Pour Hier Soir" en tête -, le public ne peut que se sentir comme chez lui.
Les paroles ne sont pas en reste. Tryo s’en donne à cœur joie sur ses sujets de prédilection. La fête, les guerres de religion, le respect des différences, l’ouverture sur le monde et la conscience citoyenne sont bien entendu omniprésents. On tape du pied, on claque des doigts, on fredonne les paroles sur la plupart des titres, même si on ne les connaît pas. On ne peut également qu’apprécier les magnifiques chansons d’amour que sont "Ce Que l’On Sème", "Serre-Moi" et "Toi Et Moi" où l’on essaie d’aimer malgré les souffrances passées et les catastrophes permanentes dont on nous abreuve à longueur de journée. Le respect de la planète occupe également une place importante avec "L’Air Du Plastique" et "Consommer", single inédit sur la gestion des déchets orné de son solo dépouillé tout en retenue. Tryo termine et s’amuse une dernière fois en entamant l’introduction aux percussions de "Co J’ai Marre" pour jouer une version ralentie fortement appuyée par le public de "L’Hymne de Nos Campagnes, son plus grand succès.
On ressort de l’écoute de ce CD, comme on rentre d’un concert de Tryo, c'est-à-dire heureux et le sourire aux lèvres. On s’est vu raconter de belles histoires et pour ne rien gâcher, musicalement, on a également été gâtés. L’ensemble est impressionnant de cohérence et de maîtrise. Cette heure et demie retranscrit fidèlement les prestations généralement plus longues d’une heure que le groupe a donnés sur sa tournée. Tryo est décidément un excellent groupe de scène qui sait y faire pour satisfaire ses auditeurs. Il trouve toujours la phrase, l’ambiance, le break qui le transporte et le fait réagir. Alternant ses classiques plutôt simples et hyper efficaces avec des morceaux plus fouillés et sérieux, il ne perd jamais l’attention de son auditoire.
Tryo a en effet compris que pour faire passer son message, il ne servait à rien de l’asséner trop sérieusement. L’humour et l’ironie sont omniprésents, ce qui permet d’imprimer le fond plus efficacement. Cette coexistence entre des sujets plutôt graves et le ton employé rend l’ensemble plus percutant. Jamais le groupe n’incite à faire quoi que ce soit, il invite juste chacun à réfléchir. C’est cette volonté de laisser les gens libres et responsables de leurs actes qui force le respect. Le ton toujours optimiste, jamais alarmiste est grandement appréciable également. Quand le sujet de l’ultimatum climatique est abordé, on ne verse jamais dans le catastrophisme car Tryo croit avant tout en la capacité des individus à réfléchir et à se mobiliser pour les sujets importants. Ses paroles sont donc toujours teintées d’espoir et c’est probablement ce qui plait le plus à son public. Même si les difficultés qui l’entourent et qu’il rencontre au quotidien sont nombreuses, il sait qu’il passera toujours un bon moment en sa compagnie en partageant les mêmes valeurs, et c’est bien là le principal. ••