•• Les Rolling Stones sont légendaires. Qui pourra le contredire, et qui ne connaît pas, quelque part dans le monde, cet éternel quatuor Rock mené admirablement depuis des lustres par un Mick Jagger et un Keith Richards tout aussi éternels et surnaturels ? Oui, les Rolling Stones sont toujours debout et on ne cessera de le répéter : le Rock And Roll est toujours d’actualité. Et puis, après tout, Little Richard, Chuck Berry ou encore Jerry Lee Lewis sont encore là pour nous rappeler ce que ce style musical a été ; ces mêmes grandes légendes qui ont été de sérieux inspirateurs pour la formation. Quand Mick Jagger décide de monter avec Keith Richards ce qui n’est alors que les prémices d’un mythe, il se heurte aux dires de son père : « Tu le regretteras, lui disait-il. Aujourd’hui tes Stones te font rêver, mais tu verras quand tu auras cinquante ans. » Mick Jagger répond aujourd’hui à ça : « J’en ai soixante deux, et j’attends encore de voir... » Cette véritable machine sonore inépuisable qui, lors des concerts, installe une énergie indescriptible auprès d’un public survolté, est forcément signée par le groupe à la célèbre bouche qui vous tire gracieusement la langue – une marque aujourd’hui déposée signée John Patsche et qui a débarquée pour la première fois en 1971. « C’est une sorte d’aventure, les Stones, souligne Keith. On ne peut plus abandonner. Une fois qu’on est dedans, on y est jusqu’au bout. Si on sautait du train maintenant, on passerait le reste de sa vie à se demander ce qu’aurait été le terminus. » Et Charlie Watts de rajouter : « On ne peut pas quitter les Stones. C’est comme entrer à l’armée. On ne peut plus en sortir. »
Aujourd’hui, devenus légendes parmi les légendes – et souvent durs avec eux-mêmes -, le quatuor (qui ne l’a pas toujours été) se pare d’un nouveau costume et séduit à nouveau le grand écran. Après Sympathy For The Devil de Jean-Luc Godard et At The Max de Julien Temple c’est au tour de Shine A Light, leur cinquième film, à apparaître subrepticement dans leur immense carrière. Avec ce nouveau film-documentaire, les Stones sont comme de véritables bombes lâchées entre les quatre murs de la salle de cinéma de votre quartier. Les murs vont donc trembler ! Les tournées étant, aujourd'hui, leur principal activité , ils demeurent, une fois de plus, au maximum de leurs capacités, en imperturbables dieux du Rock, même si, parfois, la magie du Forty Licks Tour nous semble déjà loin derrière. Images à l’appui signées par le grand Martin Scorcese – le plus Rock And Roll des réalisateurs -, on assiste, en cette ère 2008, à une rencontre humaine, musicale et cinématographique explosive qui a de quoi vous mettre l’eau à la bouche si vous êtes un assidu fanatique du groupe. Les Stones méritait, bien sûr, un film-documentaire de cette taille. Pour ceux qui auraient manqué les quarante cinq années de carrière indissociables à cette formation historique (mais comment avais-vous fait ?), voilà alors le meilleur moyen de découvrir les Stones dans leur version 2008, la plus intacte et la plus reluisante qui soit.
Lorsqu’il est question de groupes légendaires comme les Rolling Stones, il est toujours difficile de ne pas tomber dans le ‘déjà-dit’. On en a tant énuméré sur leur compte et tant écrit sur leur carrière... Inutile également de revenir sur leur discographique, devenue à elle seule un véritable et géantissime album. Ayant largement voyagés tout autour du monde, les Stones sont planétaires et reconnus pour leur formidable énergie. Reconnus aussi pour leur passé tumultueux dans le monde de la musique. Pourtant, avec Shine A Light, le temps semble s’être arrêté à New York, une ville dont le coeur – on le sait – ne cesse jamais de battre. Une ville qui vit vingt quatre heure sur vingt quatre, tout comme s’apparente le train de vie des Stones. Martin Scorsese a donc réalisé un vieux rêve : filmer le plus grand groupe Rock And Roll de tous les temps. « J’ai simplement voulu restituer en sons et en images la formidable force dégagée sur scène par les Stones, Mick Jagger en tête.» Durant l’incroyable tournée mondiale A Bigger Bang Tour qui s’est déroulée entre 2005 et 2007 à guichets fermés et qui a été, accessoirement, la plus lucrative de 2006 (437 millions de dollars) en rameutant près de 5,5 millions de spectacteurs, Martin Scorcese s’est armé de sa longue expérience cinématographique et a immortalisé sur pellicule – et avec talent - deux dates cruciales de cette tournée record : celles du 29 Octobre et du 1er Novembre 2006 au Beacon Theatre de New York. Deux jours de tournage seulement pour un rendu stupéfiant, entrecoupés d’images inédites, d’entretiens avec les différents membres du groupe, et quelques images d’archives qui ravira les plus fans (et Dieu sait qu’ils sont nombreux !). Même si l’énergie rôdée de ces vétérans du Rock est en activité depuis 1962 (sept ans seulement après le premier album d’Elvis Presley), et que leur professionnalisme n’est plus à démontrer, Scorsese a su totalement s’en imprégner. Filmer les Rolling Stones relève aussi d’une prouesse technique pour un réalisateur : « J’ai disposé seize caméras sur scène et dans la salle pour ne rien perdre de l’ambiance survoltée que ces concerts uniques ne manquent jamais de provoquer dans une salle relativement petite ». On le sait, en grand professionnel qu'il est, Martin Scorsese n’est pas du genre à faire les choses à moitié. Lui qui est à l’origine des films Taxi Driver, Les Infiltrés ou encore Les Affranchis, il était donc, inévitablement, le mieux placé pour prendre la relève d’autres réalisateurs ayant par le passé, caméra en main, déjà tenter de suivre les traces du méga-groupe. Pour Shine A Light, il s’est entouré d’une équipe de cadreurs comprenant certains des Directeurs de la Photographie les plus réputés du cinéma contemporain, sous la supervision de Robert Richardson, oscarisé à deux reprises pour Aviator et JFK. Au final, c’est deux heures de film qui présente clairement ce que les Stones ont toujours été : fidèles à eux-mêmes et à leur musique ravageuse toujours aussi entraînante. De plus, la présence de Jack White (White Stripes), de la belle Christina Aguilera ou encore du grand Buddy Guy (bluesman préféré de Clapton et Hendrix), qui reprend ici "Champagne & Reefer" de Muddy Waters, sont tout autant d’occasions d’entendre de très bons duos amenés de surcroît, dans une ambiance plus feutrée que les précédents shows Stoniens mis en image pour le grand écran. « Le résultat est très flatteur. Durant toute cette tournée, nous n’avons pas joué du tout dans des petites salles. C’était l’occasion d’interpréter des titres plus rares. C’était intime.» conclut Mick Jagger.
Alors ? Quoi de neuf sur la bande originale de ce film ? Car si le film est à la hauteur, on y parle quand même bien de musique. Les chansons des Rolling Stones ont, d’ailleurs, traversé toute l’oeuvre de Martin Scorsese. « Je sais que, sans la musique, je serais perdu, explique Scorsese. Très souvent, c’est uniquement en entendant la musique choisie pour mon film que je commence à le visualiser. » A première vue, beaucoup de morceaux entendus et réentendus composent la playlist de "Shine A Light" : on y trouve "Jumpin’ Jack Flash", "As Tears Go By"» ou encore "Tumbling Dice" parmi les titres parsemés sur le premier CD. Des classiques, me diriez-vous... Pour ceux qui ont gardé en tête les interprétations de la tournée A Bigger Bang, le rendu musical de "Shine A Light" est quand même, de loin, très différent. La première partie de l’album laisse davantage la place à des morceaux Bluesy et à quelques grands moments Soul et Country ("Just My Imagination" des Temptations ou encore "Faraway Eyes"). Sur la seconde partie, c’est davantage le Rock (et le vrai) qui occupe la majeure partie de vos oreilles : la maniaque "Start Me Up", la célèbre "Brown Sugar" et la standard "(I Can’t Get No) Satisfaction" qui se refait (encore) une santé. On y trouve, bien évidemment, l’habituelle moment de Keith Richards qui s’avère, ici, être "Little T&A", entendu pour la première fois en 1981 sur "Tatoo You". Après la non-moins célèbre "I’m Free", c’est au tour de la petite dernière qui prête son nom au film ("Shine A Light"), Vivaces, les Stones le sont toujours. Les rides se lisent sur leur visage mais leurs chansons sont toujours aussi jeunes. Les Stones ne rejouent pas leurs morceaux infiniment : ils les améliorent et les improvisent beaucoup en tournée. Le charme de ce groupe est de partager ce dynamisme scénique avec le public. Le morceau "Live With Me" interprété aux côtés de Christina Aguilera est tout autant une preuve que le son mythique des Stones est infini Un concert des Stones c’est, décidemment, bien plus qu’une affaire de musique.
Enfin, Shine A Light veut aussi rendre hommage à un homme qui a été un ‘père spirituel’ pour les Rolling Stones. Ahmet Ertegün, producteur et fondateur en 1947 de la compagnie phonographique Américaine Atlantic Records, est mort tragiquement à quatre vingt trois ans suite à une mauvaise chute survenue lors du tournage. Il avait suivi, tout au long de sa vie, d’autres grands noms de la musique dont Ray Charles, The Drifters, The Coasters, Aretha Franklin ou encore Led Zeppelin. Les Rolling Stones resteront à jamais ces vétérans du son, ces routards qui ont franchis quatre générations stylistiques et qui trouvent toujours le temps de se produire sur scène. Dans l’histoire de la musique, peu de groupes s’alignent au niveau des Stones. Peut-être aussi parce qu’un film comme Shine A Light ne représente qu’une infime partie de leur véritable potentiel, une infime partie de leur personnalité et de leur tumultueuse carrière. Pour comprendre les Stones, il faut aimer les Stones. Martin Scorsese a su saisir et sélectionner des instantanés, parsemés ci-et-là durant toute la projection du film, et met sous le feu des projecteurs quatre importants et médiatiques personnages qui en ont tant à dire. Aujourd’hui, les Rolling Stones est un groupe qui peut témoigner d’une époque où John Lennon se complaisait à dire : « Dans quelques années, on considérera les Stones comme des reliques... Ce sera la plaisanterie du futur. » Les temps ont changés on dirait. Et la musique des Stones est toujours là. Martin Scorsese, lui, est parti à nouveau sur la route avec un nouveau documentaire musical dédié à George Harrison auquel participeront Paul McCartney et Ringo Starr. Les Stones, eux, auront été les derniers sur Terre à avoir préservé l’esprit du Rock And Roll. Décidemment éternels. ••
Jen Kidonÿ |