SANSEVERINO fait son mariole Jénzine Magazine N°19, Janvier-Février 2010
•• Sanseverino est un artiste plus que controversé : détesté par les uns, adoré par les autres, il n'avait plus commis d'album studio depuis "Exactement" en 2006 et son opus live "Aux Bouffes du Nord" en 2008. Après avoir vogué entre Jazz Manouche, Big Band enfouraillé, relecture de son œuvre à l'accordéon, l'heure du renouvellement était déjà bien avancée pour Sanseverino. Claquemuré dans un pavillon de banlieue, il s'est remis au travail et a créé "Les Faux Talbins" ('les faux billets' en argot) en huit mois. Fidèle à sa gouaille froissée, il mélange désormais ses influences Manouche à un Rock & Roll smoking ou à des relents Country parfois clichés. Emmené par un premier extrait timide "Les Marioles", son quatrième opus, sorti en Novembre dernier, fait figure de véritable péplum. Dix sept titres pour un disque très (trop ?) long, empruntant ses thématiques aux films de gangsters (Les Tontons Flingueurs, entre autres) et aux dialogues de Jacques Audiard. Plus incisif, moins politique sur le fond, Sanseverino décape les oreilles de ses auditeurs pour le meilleur … et pour le pire.
Depuis sa plus tendre enfance, Stéphane Sanseverino a bourlingué de droite à gauche, emmené aux quatre coins du monde, de la Nouvelle-Zélande à l'Europe de l'Est, par un père papetier. C'est à ses nombreux voyages qu'il doit son amour du Jazz Manouche : admirateur de Django Reinhardt, il apprend la guitare en autodidacte et reste marqué par la musique Tzigane, bluffé par une telle énergie en dépit de moyens dérisoires. A la suite d'une scolarité chaotique, il décide de devenir cuisinier mais délaisse bien vite cette voie. Attiré par la comédie, il commence, à vingt ans, des cours de théâtre auprès de Serge Martin, puis de Philippe Hottier : il finit par entrer au DAL Théâtre pendant trois ans et travaille quatre années durant pour sa propre compagnie Les Frères Tamouille. Bien vite, la musique reprend le dessus et il fait parti de bons nombres de groupes : Dans l'Intérêt des Familles, Doc Denat, Les Maris Jaloux ou Les Voleurs de Poules en 1992. Avec ce dernier, il fera cinq cent concerts en cinq ans dans toute la France en dépit d'un succès confidentiel. Contraint de multiplier les petits boulots (il est notamment roadie pour Michel Fugain), il se sépare finalement de son groupe en 1999, désirant être seul et construire un projet plus personnel. Son premier album solo, "Le Tango des Gens", sort en 2001 et obtient le premier prix de l'Académie Charles Cros : le triomphe est complet, si bien que Sanseverino entame une tournée à travers toute la France. Lauréat de la Victoire de la Musique « Révélation Scène » en 2003, il est attendu au tournant avec son second opus, "Les Sénégalaises", sorti en février 2004. Son ton caustique et ses guitares Manouches lui permettent d'atteindre les 150 000 exemplaires écoulés. Son "Live Au Théâtre Sébastopol" paraît en 2005 peu avant son troisième album, "Exactement", où il réquisitionne pour l'occasion un Big Band de quinze cuivres pour redonner de la pêche à son Swing naturel. En parallèle, il joue au comédien dans Avida de Benoît Délépine et Gustave Kervern, s'engage dans des causes humanitaires (La Sclérose en Plaques, Ensemble Contre le Sida, la campagne de solidarité internationale Pas d'Ecole, Pas d'Avenir), fait du doublage pour le dessin animé Max & Co, participe au Soldat Rose dans le rôle du conducteur de train, allant même jusqu'à commenter le Tour de France, à la radio, en 2007, le ramenant à ses exploits sportifs de jeunesse. Promu chevalier des Arts & Lettres en Janvier 2008, Sanseverino se retrouve finalement attendu au tournant après quatre années sans aucun album studio au compteur.
La réputation de l'artiste n'est plus à faire. Capable de passer allègrement de petites chansons entraînantes sur les embouteillages ou les cigarettes à des sujets plus épineux comme la guerre, sa musique est régulièrement l'occasion de discussions houleuses chez les critiques musicaux. "Les Faux Talbins" n'échappera pas à cette règle tant son contenu tranche avec ses opus précédents. Dès les deux premiers morceaux, l'artiste joue aux questions-réponses avec le titre éponyme et le premier single extrait, "Les Marioles" : à base de cuivres et de guitares manouches électrifiées pour l'occasion, Sanseverino débute en accréditant la thèse selon laquelle l'argent fait le bonheur avant de nous mettre ironiquement en garde contre les risques de la pègre. Au gré de l'opus, l'artiste distille des thèmes moins marquants que précédemment : il s'attarde sur un "Malade Mental" serial killer (sujet déjà abordé par Renan Luce dans "Les Gens sont Fous") ou s'attarde sur l'odeur d'un vieux copain crado dans "Tu Pues Benny". Le tout déclamé comme un slammeur énervé sur fond de cuivres arrogants. Au milieu de la boucherie, quelques moments amusants ou calmes sont appréciables : "Finis Ta Vaisselle Ou Tu Finiras Ta Vie Seul », de bons mots pour un titre plutôt court (à peine deux minutes), presque emprunté à Boby Lapointe dans une ambiance Manouche/Country, ainsi que "Le Grand Grégory" au sujet d'un S.D.F. achevant son existence dans un sac en plastique, à l'image de son petit homonyme. Plus éclectique qu'à l'accoutumée, Sanseverino navigue sur différents courants musicaux : le Rock en tête de liste lorsqu'il épingle les Rockers d'aujourd'hui dans "Les Rockers Aiment La Java" à grands renforts de guitares saturées. Ses influences Manouches ressortent pourtant avec "Tu n'en As Plus Rien à Foutre de Moi", la chanson chantable de l'album, entre violons Tziganes et ambiance Far-West, ou encore "La Reine Du Périphérique", ballade mélancolique, à la rythmique faiblarde. Plus surprenante, sa "Salsa Du Démon" le propulse les fesses entre deux chaises : insupportable et caricatural d'entrée de jeu, puis Hard-Rockeur frénétique pour une parodie qui se prend trop au sérieux pour convaincre. Encore plus risquée, sa reprise en français du titre de Johnny Cash, "A Boy Named Sue", reste honorable, même si traduire un texte Anglais reste terriblement suicidaire, surtout lorsque celui-ci a plus de « son » dans sa version originale. Se la jouant Bluesman en fin d'album, Sanseverino n'oublie pas de glisser une référence empruntée à Gainsbourg et à son "Comic Strip" dans l'introduction de "La Valse Du Blues Du Livre" et teste ses limites vocales dans "La Femme Du Marin", ressortant des fonds de tiroir un mythe redondant (une femme dans chaque port) pour le titre le plus soporifique de l'album. Plus intéressants, "Riton & Rita", les "Bonnie And Clyde" des "Faux Talbins", subissent une avalanche de cuivres, mais sonnent bougrement bien, malgré une conclusion étrange et des jeux de mots usités (« Il était très Gucci / Tu étais plus goût de chiotte »), tandis que "Chérie, C'est la Guerre" distille les problèmes liés à la crise. En guise de conclusion, Stéphane s'essaie à une chanson bénabarienne, "Dimanche Dernier" à la guitare Folk, sorte de berceuse façon règlement de comptes à son fils, et n'oublie pas de se déchaîner une dernière fois avec "Je t'Aime Pas", l'un des seuls titres possédant réellement une âme, où tout un chacun pourra se reconnaître face à un opportuniste de mauvaise foi.
Au final, "Les Faux Talbins" ressemblent à s'y méprendre à leur titre et dégagent un lourd sentiment d'imposture. On se sent mal à l'aise face à l'impuissance de quelqu'un qui ne semble plus rien avoir à nous dire. Hormis des titres comme "Chérie, C'est la Guerre" ou le surprenant "Grand Grégory", les thèmes sont ressassés et éculés, débouchant sur des titres décevants par rapport à ses précédents écrits. L'unité musicale de l'opus reste instable, comme si Sanseverino avait voulu toucher à tout, sans parvenir à approfondir quoi que ce soit : le renouvellement débouche alors sur un pêle-mêle mélodique entre Jazz, Blues, guitares Manouches, influences Tziganes, Rock, reprises de plus ou moins bon goût, cuivres, le tout interprété par un artiste investi, mais dispersé. Peu de choses, donc, à se mettre sous la dent en dépit d'une recherche précise et d'une réelle envie de bien faire. Actuellement en tournée dans toute la France, il y a fort à parier que le chanteur saura se remettre en question pour permettre à ces titres de décoller sur scène et d'enfin trouver un rythme de croisière absent à l'écoute de l'opus. A lui de discerner le bon ton et le bon son entre ses titres tapageurs et ses nouvelles compositions. ••