RAPHAEL SAADIQ, le passé c'est maintenant Jénzine Magazine N°15, Mai-Juin 2009
•• Avant toute chose, un petit retour en arrière s’impose. L’aviez-vous remarqué au temps où il faisait parti du groupe Tony! Toni! Toné! ? (souvenez-vous du morceau "Bounce Around" issu de la bande originale du film The Mask). L’aviez-vous encore remarqué chez Lucy Pearl auprès de Dawn Robinson, ex-chanteuse d’En Vogue, lorsque le titre "Don’t Mess With My Man" éclatait sur les ondes ? Raphael Saadiq (prononcez ‘sédic’) est ce musicien un peu partout, et partout souvent. Son nom n’est plus à présenter dans le monde de la Soul Music Américaine. Après avoir participé à la production de l’album "Loyal To The Game" de 2 Pac mais aussi après avoir produit bon nombre d’artistes comme Joss Stone, Macy Gray, les TLC, Snoop Dogg et plus récemment John Legend, on ne peut pouvait pas vraiment prétendre ne pas le connaître. Après deux premiers albums solos encensés par la critique (dont "Ray Ray" en 2004), Raphael Saadiq s’accorde un retour brillant. Avec "The Way I See It", il perpétue la tradition musicale des sixties et seventies, jusqu’à pousser le vice jusqu’au graphisme rétro de sa pochette. « Tous les disques que j’ai faits ont intégré ces influences… The Temptations, Al Green, The Four Tops,... », explique Raphael depuis le studio de Los Angeles où ce troisième opus est né. « Cet album est le résultat d’une vie entière d’expériences façonnées par la musique avec laquelle j’ai grandi ». Nous sommes partis à la découverte d’un artiste on ne peut plus expérimenté qui nous a permis d’explorer et redéfinir ce que peut être un album Soul aujourd’hui.
Raphael Saadiq est un artiste indissociable à l’authenticité. Ce garçon, à l’allure très chic et stylée né à Oackland en Californie, a appris à jouer de la guitare, de la batterie et de la basse à l’âge de six ans. Puis, très vite, à neuf ans, il intègre un groupe professionnel de Gospel. Bercé très tôt par la musique classique, les Negro-Spirituals des années quarante, les cantiques, le Jazz et le Rythm And Blues, c’est en toute logique qu’il prendra le chemin de la musique en rejoignant, en 1984, le majestueux Prince et la belle Sheila E. sur leur tournée mondiale "Parade". Puis, c’est l’époque du trio Tony! Toni! Toné! à la fin des années quatre-vingt jusqu’au début des années quatre vingt dix et plusieurs succès qui en sortiront dont "Little Walter", "It Never Rains (In Southern California) " ou encore "Feels Good". En 2002, Raphael entre dans l’histoire. A trente six ans et avec son premier album solo sous le bras ("Instant Vintage"), il devient le premier artiste nominé pour pas moins de cinq Grammy Awards sans avoir de contrat avec une grande maison de disque. Il travaillera avec Whitney Houston, Mary J. Blige, Earth Wind & Fire, Kelis, Ludacris et même les Bee Gees.
La Soul Music et le Rythm And Blues ont décidemment aujourd’hui beaucoup de succès. Depuis qu’Amy Winehouse en a réimposé le goût, bon nombre d’artistes sont apparus (ou réapparus) dans la ‘musicosphère’. Mettons cela sur le compte de la ‘mode’. Et même si certains artistes contemporains tentent parfois d’imiter la sonorité et l’ambiance de la musique soul des années soixante-dix, Raphael Saadiq, lui, apporte une émotion réelle, une vraie sensibilité et des valeurs de production authentiques. « Je me reposais à l’étranger, au Costa Rica et aux Bahamas, se souvient Raphael. Je faisais du surf et j’ai rencontré des gens qui venaient d’un peu partout. J’ai remarqué que tout le monde écoutait cette Soul classique. Alors une fois de retour chez moi, la musique de cet album m’est venue naturellement. Comme je possède mon propre studio, j’ai pu la retravailler, prendre mon temps pour qu’elle soit parfaite. J’ai pu vivre avec elle, jour après jour, et je crois que cela a eu une grande influence sur le résultat final. Au total, il m’a fallu environ quatre mois pour tout faire ». Que les fidèles aficionados de Tony! Toni! Toné! se rassurent, ils apprécieront sans doute le premier single extrait du troisième album de Raphael, "100 Yard Dash", que l’artiste décrit comme « un rythme de club de Blues, façon Booker T. J’ai repensé à mes premiers albums avec Tony! Toni! Toné!, quand je chantais avec une voix aiguë de ténor. » Quant à "The Way I See It", qui renferme douze morceaux à la fois rétro et modernes, il aurait pu être aisément enregistré il y a trente ans, tant l’allure sonore reste digne de le classer parmi les nombreuses productions issues de la bonne époque Motown des sixties. Votre oreille risque de s’y tromper car le travail sonore y est vraiment stupéfiant. Le fait que Raphael Saadiq propose un album qui plaise autant aux adeptes de l’Old School qu’aux acheteurs de musique actuels et branchés n’étonnera personne. Son parcours en tant que musicien, chanteur et auteur-compositeur est imprégné d’une passion pour le Rhythm And Blues, alliée à une volonté de proposer son propre style de soul expressive. Tout est là.
Vous l’aurez compris, "The Way I See It" est donc très réussi, tant au niveau musical qu’au niveau de l’ambiance proposée. Depuis le premier morceau entraînant, "Sure Hope You Mean It", jusqu’à la chanson finale plus grave mais tout aussi rythmée, "Sometimes" (inspirée par Sam Cooke), Raphael offre un hymne fort et actuel à une époque révolue. Il précise au sujet de ces chansons : « Le premier titre illustre mes liens étroits avec The Temptations. La partie vocale rappelle un peu David Ruffin. Je me suis imaginé ce qui s’est passé quand le monde a découvert pour la première fois Eddie Kendricks, Paul Williams et les autres membres des Temptations. J’ai regardé beaucoup leurs pochettes d’album pour m’imprégner de leurs personnalités. C’est comme un melting-pot de sonorités… ». Mais un bon album n’est jamais exempt de bons duos. C’est ainsi que l’on croise, sans grand étonnement, la belle et très douée Joss Stone qui, par le passé, avait déjà travaillée avec Raphael sur l’album "Introducing Joss Stone" en 2007 (l’artiste y est producteur et co-auteur de sept chansons de l’album). Elle participe ici au magnifique titre "Just One Kiss" quelque peu inspiré de Smokey Robinson. Haletant, doux, parfumé, ce morceau vibrant est un petit bijou empli d’une parfaite émotion. « Il n’a pas été difficile de convaincre Joss de chanter sur ce titre, explique Raphael, car elle apprécie particulièrement les bons classiques. ». Et puis, on croise également d’autres noms comme Jay-Z ou encore le légendaire Stevie Wonder à l’harmonica et CJ Hilton tous deux présents sur la langoureuse et charmeuse "Never Give You Up". En tombant sur "Keep Marching", on comprend bien vite que l’album est une belle petite bombe. On se croirait véritablement revenir trente ans en arrière. Du bonheur. Avec son tempo percutant et implacable, ses riffs de basse ronds et entraînants, tout est réuni pour faire vibrer la foule. Raphael précise : « C’est le genre de chanson qui peut rendre les gens fous lors de mes concerts ! C’est un morceau qui se prête très bien à la scène ». Conscient que le public Britannique apprécie et respecte vraiment la Soul authentique, Raphael ajoute : « J’ai hâte d’arriver en Europe et de jouer les chansons de cet album ! ». Au milieu de l’opus, c’est le slow "Calling" qui résonne. Avec son intro et son break interprétés en Espagnol et son ambiance doo-wop très marquée, ce titre établit un retour en arrière vers la musique des années cinquante. « Je voulais faire un morceau qui plaise à la communauté chicano, explique Raphael. Les gens parlent des différences entre les Latinos et les Noirs, mais nous avons tous grandi ensemble et aimé la même musique. Cette chanson rappelle ce que cela donne quand on se rassemble ». Et puis il y a aussi "Staying In Love" (rester amoureux) beaucoup plus adapté aux dancefloors. « Ce titre me rappelle un album des Jackson 5, souligne t’il, avec cette ligne de basse de James Jamerson. C’est le type d’énergie que les gens adorent sur ces morceaux de Motown ». Et les paroles, me direz-vous ? « Je les ai écrites en pensant à mon ex… il y a une part d’invention et une part d’expérience vécue ! » Tout en se penchant sur "Oh Girl", on plonge rapidement au sein de magnifiques sons faits de cordes, de sitare, de piano, d’harpe et d’une petite cloche qui ne va pas s’en rappeler le son de Sonny & Cher, époque "Look At Us".
Non contents d’être les producteurs exécutifs de cet album (comme en témoigne le petit clin d’œil de Raphael à l’arrière de la pochette – Executive Producers : You, the listener / vous, qui écoutez), nous sommes ressortis de cet album avec une profonde nostalgie mais aussi une terrible joie de savoir le genre musical plus que jamais vivant. Comme quoi, il est encore possible aujourd’hui de faire sonner, tout comme autrefois, un album aux sonorités Soul. Raphael Saadiq l’a fait. « Pendant la préparation de cet album, j’ai regardé des vidéos de Gladys Knight & The Pips, Al Green, The Four Tops… et j’ai tout fusionné » se remémore l’artiste. "The Way I See It" est une perle sonore en plus d’être un album de qualité. Mélodies, refrains, chœurs, allant jusqu’au souci du détail (la voix saturée sur certains morceaux) sont tout autant de raisons pour rendre cette troisième galette un pur délice. Un conseil : procurez-vous la version vinyle de l’album. Un disque avec un son pareil, ça s’écoute aussi avec un peu de craquellements dans la sono, vous n’êtes pas d’accords ? Un peu comme au bon vieux temps… mais maintenant ! « Je suis content d’avoir fait ce disque, conclut Raphael Saadiq, et je suis très enthousiaste. J’ai beaucoup travaillé et j’ai le sentiment d’avoir réussi quelque chose de vraiment bon. ». On acquiesce. Un disque à placer en tête de liste de vos disques Soul fétiches, et à réécouter très souvent pour ne jamais oublier. ••