JARVIS COCKER, this is Glam-Rock Jénzine Magazine N°17, Septembre-Octobre 2009
•• A l’heure où j’écris cet article, je pense à vous chers lecteurs, chères lectrices de Jénzine, qui devez soit démonter les derniers piquets de votre tente, soit faire un état des lieux de votre location, soit déambuler dans les rayons des grands magasins pour les sacro-saintes affaires scolaires. La rentrée est là, et avec elle la fin de l’été. Puisque nous parlons de classe, nous allons traverser la Manche et parler d’un grand monsieur aux allures de premier de la classe, infatigable travailleur acharné avec sa dégaine de jeune étudiant tout frais débarqué. Finalement, Jarvis Cocker aurait pu faire du cinéma. Ce dernier a sorti son deuxième opus solo en Mai-Juin de cette année. Un album de plus, peut-être, mais l’ex-leader de Pulp a affolé tous les téléscripteurs, et boîtes mails des chroniqueurs musicaux mondiaux. Le monsieur nous avait habitués à des choses bien plus 'ambiantes' voire tranquilles avec son ex-groupe. Il semblerait que son voyage à Chicago et sa rencontre avec Steve Albini (producteur des Pixies) l’ait renvoyé au Rock qu’il aimait tant. Un album Rock, oui ! Etonnant ? Au final, si l’on regarde sa carrière de plus près, pas tant que cela. Il existe des artistes uniformes, qui utilisent les mêmes recettes et qui font mouche à chaque fois (non je ne donnerais pas de noms !) et d’autres, des sortes d’alchimistes, 'touche à tout' et qui transforment les idées en or. Jarvis appartient certainement à la deuxième catégorie. Bien que la chaleur soit accablante en cette fin d’été, je me suis penché sur le cas Jarvis Cocker et surtout sur cet étonnant deuxième album.
Parler de Jarvis Cocker, c’est parler de ceux qu’il côtoie, ceux avec qui il travaille, avec qui il collabore, pour expliquer l’artiste boulimique, créatif qu’il est. Il est d’abord le fondateur du groupe Pulp dès 1978, groupe de Brit-Pop avec qui il a publié quelques magnifiques albums reconnus par la presse à partir des années quatre vingt dix : "Separations" en 1992, "His n Hers" en 1994, "Different Class" en 1995, et le très célèbre "This Is Hardcore" en 1998 et enfin "We Love Life" en 2001. Jarvis tout au long de sa carrière dans Pulp a laissé le souvenir d’un grand songwriter, d’un excellent parolier et surtout un chanteur véritablement délicieux. Cette reconnaissance va lui permettre de pouvoir ainsi travailler avec beaucoup de monde ; aussi bien dans le domaine de l’écriture de paroles, de la musique ou encore des collaborations à divers projets. En 2003, il est ainsi au sein du groupe Relaxed Muscles. Puis, en 2004, il participe à un album de Nancy Sinatra. En 2005, il fait une brève apparition dans Harry Potter et la Coupe de Feu avec un groupe fictif monté avec un membre du groupe Radiohead et d’autres amis pour l’occasion. Un an plus tard en 2006, il participe à une compilation dédiée à la carrière de Serge Gainsbourg, et collabore à l’album de Charlotte Gainsbourg. Cette même année Jarvis sort son premier album solo nommé "Jarvis". Notre homme n’est donc pas un retraité de la musique. Il déborde d’activité. On le retrouve à nouveau en 2007 sur l’album d’Air où il pousse la chansonnette sur un titre. Son deuxième album débarque dans les bacs alors en 2009, sous le nom de "Further Complications", moins imprégné de la musique de Pulp - comme sur son premier opus solo - mais sous le signe du Rock avec un grand R.
Jarvis Cocker n’est pas homme à faire les choses à moitié et ce deuxième volet de sa carrière solo en est, à nouveau, la preuve. Le véritable instigateur de cette nouvelle galette est certainement son bassiste. Jarvis Cocker et ses musiciens ont traversé la Manche en juillet 2008 pour donner un concert au festival de Pitchfork à Chicago. Steve Mackey (bassiste du groupe) a proposé de faire d’une pierre deux coups en allant enregistrer une quinzaine de titres dans le studio de Steve Albini (Pixies, Nirvana, et PJ Harvey). Pourquoi ce studio ? Parce qu’il propose une qualité d’enregistrement et, surtout, la possibilité d’enregistrer live. Dès la première écoute, l’auditeur sera frappé par la cohésion de groupe qui règne sur ce dernier opus du dandy barbu. Jarvis Cocker s’est ainsi redécouvert une passion pour le Rock, mais aussi une passion pour la guitare puisqu’il joue sur beaucoup de morceaux. Nous retrouvons la touche et la griffe : graphisme Pop époque Pulp sur la pochette, avec un Jarvis toute barbe dehors penché la tête en bas, sous un fond blanc neige. L’album s'ouvre avec la chanson phare "Further Complications" très bowienne sans plagiat, efficace, rappelant les belles années de "Ziggy Stardust" et très emballante. "Angela", single de l’album, guitares fuzzées, batterie martiale, métronomique, flirtant délicieusement avec la voix de Jarvis et les solos glams de Tim McCall et Martin Craft. Le Rock de Jarvis Cocker est fait ainsi. Un Rock qui brille de mille influences, de centaines d’ambiances, de situations. En témoigne le très spatial "Pilchard", un véritable diamant de mélodies Pop, voire Country que sait très bien maîtriser le groupe dans tout son ensemble. Steve Albini a très bien su capter l’énergie du combo de Jarvis Cocker et l’uniformiser au niveau du son général.
On se croirait à New-York, dans ses rues sombres, avec ses poètes urbains... C’est dans cette ambiance que nous amène Jarvis avec un "Leftovers" tantôt vocalement détaillé dans le ton et le temps, tantôt parlé, tantôt plaintif. Les breaks batterie-guitare bien aiguisés emmènent cette balade Pop au firmament en la transformant en véritable brûlot Rock’n Rollien. Effet garanti ! Il en sera de même sur "I Never Say I Was Deep" qui commence comme une comptine Pop lancinante et qui dérive, au fur et à mesure, vers un véritable joyau poétique et doux à souhait que l’on boit comme du petit lait. Jarvis Cocker aime le Rock et il semblerait qu’il n’aime pas qu’un seul type de Rock. Saxophonisé par Steve MacKey (saxo des Stooges sur "Fun House"), grosse intro cuivres en avant, "Homewercker" déboule, soutenu par une batterie précise et une pléiade de sons qui à nouveau font mouche. Jarvis sait chanter et il sait aussi hurler. En témoigne la fin de cette dernière chanson où nous retrouvons notre dandy à l’unisson des guitares tout en avant. "Hold Still" est une nouvelle invitation à un voyage doux avec une ballade tout en progression, comme sait si bien le faire notre dandy préféré, progressions border-line, et retombées en douce mélopées rehaussées par des montées de batterie qui accentue la force des textes et l’écriture de Jarvis. "Fuckingsong", pied de nez au vocabulaire Rock’n Rollien obligatoire ? (!) Si ce "Further Complications" est tout en progression, tout en préliminaires sonores, pour aboutir à une douce explosion glamienne, ce "Fucking song" est un véritable brûlot, avec un riff rappelant les bons moments de Rage Against The Machine. L’auditeur sera saisi - dans tout son système auditif - de la maîtrise musicale du groupe du dandy. "Fuckingsong" est donc un titre Rock, avec tous les ingrédients qu’il doit contenir sans le parodier et le ridiculiser. "Caucasian Blues", dans un tempo toujours rapide, précis et soutenu, vogue entre guitares Celtiques, constructions bluesy, rythmiques résolument Rock bien appuyées et martelées par une batterie implacable, et un Jarvis qui s’époumone pour notre plus grand plaisir. Un titre que n’aurait pas renié un certain Jimmy Page à la grande époque de qui vous savez. Des sons encore et toujours des essais, des expériences sonores. Jusqu’à la fin Jarvis Cocker nous propose ce voyage. L’album touche à sa fin avec "Slush". Un véritable voyage dans le monde de Jarvis Cocker. Percussions en écho, toute voix parlée devant, le velvet n’est pas très loin. "Slush" pourrait prendre place d’épilogue pour clore ce deuxième chapitre du dandy. Mais Jarvis ne nous laisse pas ainsi. C’est un "You’re In My Eyes" qui clôt ce deuxième opus. Un morceau tout en douceur, sophistiqué, très typé rock eighties, basse-batterie profonde rappelant les douces heures du Rock Anglais de ces années-là, appuyé et envouté par les intonations graves de la voix du dandy, les solos aériens de ces deux fabuleux guitaristes et des chœurs irréprochables.
Jarvis Cocker a donc réussi son pari avec ce deuxième chapitre de sa carrière solo. Si la première livraison avait laissé un goût amer en l’étiquetant ex-Pulp, il n’en est rien avec cet album qui montre un Jarvis Cocker en pleine possession de ses moyens pour réaliser un album résolument Rock et mélodique. Les voyages forment la jeunesse dit-on. Il s’avèrerait qu’ils forment les groupes. En allant enregistrer à Chicago chez Steve Albini, Cocker s’est découvert une voix aux mille facettes. Une voix non plus de soliste mais une voix qui se place dans un groupe, dans toute sa dimension, dans tout son ensemble, dans tout son travail, et non plus une star avec des musiciens accompagnants. La cohésion est donc totale et c’est grâce à elle que ce "Further Complications" nous emporte aussi loin que Jarvis Cocker le souhaitait. Nous pourrions presque dire que cet album est finalement le vrai premier album solo de Jarvis, tant il lui colle à son costard-cravate. Un album de Rock, aux mille facettes : glam, Pop, Hard-Rock ("Fuckingsong"), progressif, mélodique ("Angela"), initiatique ("Slush"). C’est cette passion du Rock, cette capacité à évoluer dans différents styles, que Jarvis Cocker a réussi à nous accrocher. Un pari réussi, notamment par le jeu diablement efficace de ses deux guitaristes, d’une section rythmique implacable et métronomique, mais aussi de son jeu de de guitare puisque que notre homme joue seul sur "Pilchard". "Further Complications" est l’album que nous attendions. Un deuxième disque placé sous le signe du Velvet, de Lou Reed ou encore de David Bowie, sans les copier, ni les plagier. Pari gagné ! ••