Au tour d'EIFFEL Jénzine Magazine N°18, Novembre-Décembre 2009
•• Eiffel fait partie de ces nombreux bons groupes de Rock Français, bénéficiant de l’estime des initiés mais qui, malgré ses qualités, n’a eu du mal à se faire un nom auprès du grand public. L’ombre de Noir Désir pour la profondeur des textes et la voix de son chanteur, et l’influence omniprésente des groupes Anglo-Saxons pour ses sonorités Pop/Rock saturées, ont sans doute empêché le groupe de bénéficier du succès qu’il méritait. "A Tout Moment La Rue", avec son clip pour le moins particulier, ne peut qu'exciter la curiosité. Avec un tel morceau, on se prend à rêver d’un album dans la même veine, c’est à dire sombre, dérangeant, contestataire et terriblement efficace. Et disons le tout de suite, c’est bien ce dont il s’agit sur "A Tout Moment". Cet album est en effet une belle réussite. Si on pouvait lui reprocher des influences trop présentes sur les opus précédents, force est de reconnaître qu’avec ce quatrième effort, le groupe Bordelais a su définitivement les digérer pour imposer son style. Et quel style ! Eiffel a trouvé la formule en alliant paroles profondes et percutantes (ce qui n’est déjà pas une mince affaire), ambiances envoûtantes et arrangements aux petits oignons. Plongeons donc dans cet album qui restera, quoi qu’il arrive, l’un des plus intéressants de cette année 2009 pour le Rock Français.
Après avoir été gentiment remercié par EMI en 2007, Eiffel, et son leader emblématique Romain Humeau, a décidé de tout faire lui même pour son nouvel album. Côté formation, Estelle Humeau a laissé sa guitare à Nicolas Bonnière (ex-Dolly), pour prendre la basse et Nicolas Courret (déjà présent de 1998 à 2002) a repris la batterie. En installant leur studio mobile baptisé Studio des Romanos au fond du jardin d’Estelle et Romain, le groupe s’est laissé le temps de créer et d’enregistrer à sa façon. Ce quatrième opus marque ainsi un tournant important dans sa carrière. A la maison, entourés de frères d’armes (Fabrice Gand, Clémentine Humeau, Joseph Doherty) rencontrés au fil de leurs différents projets musicaux, le groupe a considérablement enrichi son univers. Finies les guitares électriques omniprésentes ; place aux ambiances et aux mélodies soignées pour mettre en valeur la profondeur des textes. Bertrand Cantat - le grand frère - dont l’ombre plane parfois sur le disque, s’est même fendu des chœurs sur le premier single de l’album "A Tout Moment La Rue".
A la première écoute, comment ne pas ressentir la filiation directe entre Eiffel et l’imposant voisin qu’est Noir Désir ? Romain Humeau ne s’en est jamais caché : il a toujours admiré leur œuvre et les deux groupes sont mêmes devenus amis au fil des années. Rappelons qu’Humeau s’est chargé des arrangements sur "Des Visages Des Figures" et que la reprise "Le Temps Des Cerises" réalisée l’an dernier par les ‘Noir Dez’ comporte les chœurs d’Estelle et Romain. Une fois passée cette ressemblance tant musicale que citoyenne évidente, la multiplication des écoutes ne laisse aucun doute : Eiffel a définitivement installé son univers et sa marque de fabrique.
Les premières notes en slide et l’intro arpégée à la guitare acoustique de "Minouche", imposent immédiatement l’atmosphère sombre et sans grand espoir dans lequel l’auditeur sera plongé au cours des douze morceaux. Cet album est terriblement noir, tout en accords mineurs, porté par un chant tantôt retenu, tantôt exalté. Ce sont tout d’abord les ambiances qui interpellent, qui prennent aux tripes. Relativement simples, elles n’en deviennent que plus palpables. Un soin particulier a également été apporté à la batterie, qui revêt régulièrement la forme d’un tambour de régiment, d’un appel aux troupes pour se donner du courage et avancer. Les mélodies sont également très entêtantes voire hypnotiques. Souvent appuyées par des arpèges au piano, elles s’accompagnent parfois d’ambiances arabisantes et s’étendent jusqu’aux fade out, prolongeant un peu plus les voyages intérieurs auxquels on est convié. Car pour ce qui est des paroles, Romain Humeau exorcise ses démons, crache son mépris, son dégoût du monde qui l’entoure, de notre société actuelle. Le rejet des immigrés et des étrangers au sens large, le conformisme imposé et subi, la survie à tout prix sans aucun espoir d’amélioration, le règne de l’argent et de la société de consommation, l’impossibilité d’entretenir des relations épanouissantes : tout y passe. Eiffel est en colère, exècre le monde tel qu’il est et le fait savoir. La grande force de cet album est de réussir à embellir ces descriptions acérées avec une prose extrêmement travaillée. On est même parfois à la limite de poèmes mis en musique, tant le langage est soutenu. Ce n’est pas un hasard si un texte de François Villon, précurseur des poètes maudits, constitue les paroles de "Mort j’Appelle". Ce morceau colle parfaitement au reste de l’album, défouloir d’un artiste torturé. Oscillant entre résignation et révolte, la voix d’Humeau fait passer une très large palette d’émotions, véritable miroir de nos réactions face à la dureté du monde. "Minouche", ode au respect des différences touche par sa beauté et sa retenue. "A Tout Moment La Rue", appel à la rébellion contre un monde régi par l’argent et le pouvoir, est parfait dans sa construction avec sa rythmique que rien ne semble pourvoir arrêter, l’harmonie des voix et surtout ses sifflements signifiant le grondement de la foule. Plus Rock et direct "Le Cœur Australie" est un appel au voyage, à aller voir ailleurs et fait penser à du bon Cali. La dureté de la vie et l’absence de perspectives sont remarquablement décrites dans "Je m’obstine". Avec son intro au banjo et sa rythmique posée, "Sous Ton Aile" appelle le phénix à venir enlever son auteur au monde qui est le sien. "Cet Instant Là", avec sa cadence entêtante est une invitation à se laisser aller à l’amour, malgré son caractère éphémère. "Mort j’Appelle", réussit le tour de force d’orchestrer un texte du quinzième siècle de François Villon et de le faire sonner quasi-contemporain. Retour au Rock plus classique à la Dolly (tiens donc…) avec "Nous Sommes Du Hasard" qui décrit un monde sans logique avec ses aléas, dans lequel on avance à l’aveugle. Avec une intro lente, "Clash" laisse place à un rythme électro et se termine en Free Jazz avec soli de sax et ambiance orientale. On pense à Astonvilla et on assiste à une nouvelle description de l’impossibilité à s’épanouir dans le monde actuel. Même la chanson 'd’amour' "Ma Blonde", portée par un arpège à la manière des Gutter Twins reste bien pessimiste. Très rock et parée d’un orgue, "Mille Voix Rauques", sans doute le morceau faisant le plus penser à Noir Désir, décrit la noirceur de la société et de ses dangers. Humeau clôt l’album en décrivant sa coexistence avec ce qu’il appelle sa "Nébuleuse Mélancolique" sur une ambiance plutôt Country et - toutes proportions gardées - enjouée.
Cet état des lieux de la société actuelle selon Eiffel est éprouvant car on en prend plein les oreilles pendant près d’une heure. Dans le même temps, du dégoût de cette société, transpire l’amour des hommes et l’aspiration à un monde où l’humain retrouverait sa place centrale. On sent bien le groupe remonté et en route pour répandre la bonne parole. Dos au mur, lâché par sa maison de disque, le groupe a su utiliser cette colère pour façonner son disque, avec ses tripes, sans aucune concession. En réalisant l’album qui fait sens à ses yeux, sans avoir à se préoccuper de son accueil, il a sans doute fourni son effort le plus personnel et introspectif. Et comme souvent dans ces cas là, c’est ce qui le rend si appréciable et percutant pour les auditeurs. Les sujets, même s’ils sont abordés de manière personnelle, trouvent un écho immédiat chez quiconque porte un regard un minimum critique sur le monde qui l’entoure. Particulièrement soigné et parfaitement dosé tant au niveau des paroles que de la musique et des arrangements, l’ensemble respire l’universalité et la sincérité. En ces temps où chacun joue un rôle pour coller au monde qui l’entoure, on ne peut que saluer le message délivré par le groupe avec son cœur. Eiffel a réalisé un grand disque, son disque, et il lui appartient désormais de le faire découvrir et de le partager sur scène. Quand on connaît la réputation du groupe en live, on ne peut que s’empresser d’aller les applaudir, car après tout, les groupes de Rock Français de cette trempe ne courent pas les rues. ••