Article : COLDPLAY révolutionne !
Parution : Jénzine Magazine N°10, Juillet-Août 2008
•• On n’en attendait pas moins de Coldplay, ce groupe qui a déferlé en l’an 2000 en balançant un certain "Trouble" sur les ondes. Quel choc ! Depuis, Coldplay s’est hissé dans les hauteurs des chartes à chaque single paru et se proclame aujourd’hui un groupe Pop/Rock aussi omniprésent que U2 ou R.E.M dans le paysage musical international. Ce succès imparable, on le doit quelque part à la voix magique de Chris Martin, qui rentre dans le monde très restreint des grandes Voix (avec un grand ‘V’) totalement indissociables d’un groupe et qui en fait souvent la renommée (Bono pour U2, Mick Jagger pour les Rolling Stones ou encore Lou Reed à l’époque du Velvet). D’ailleurs, Chris Martin aurait pu avoir l’occasion d’entamer très vite une carrière solo. Rappelez-vous la belle "Gold In Them Hills" qu’il interprétait en 2002 aux côtés de Ron Sexsmith. Cela ne faisait pourtant que deux ans qu’il explosait au sein du groupe.
Le temps file et nous voilà déjà en l’ère 2008. En huit ans, seulement trois albums du groupe Anglais sont venus hanter les bacs du monde entier. Ce quatrième album qui arrive aujourd’hui, dieu seul sait combien de fans l’attendaient. Quant à ce repas qu’ils nous servent tous les deux ans, on constate que plus les années se suivent, moins les albums ne contiennent davantage de titres. Vous comptiez la présence de dix titres en 2000 avec "Parachutes", pas moins de onze titres avec "A Rush Of Blood To The Head" et douze morceaux sur "X&Y" ? Avec "Viva La Vida", c’est un retour aux sources qui s’opère puisque ce nouveau crû s’agrémente à nouveau de dix morceaux. Accessoirement, c’est aussi leur album le plus court. « On a constaté qu’on n’avait pas écouté un album en entier depuis un bout de temps, explique le guitariste Jon Buckland. Avant tout, parce que les gens mettent trop de chansons dessus. » Chris Martin confirme « Même si cela a signifié de mettre de côté des chansons que nous aimons, nous avons décidé que ce disque ne devait pas durer plus longtemps qu’un épisode des Experts ». Le groupe nous a d’ailleurs laissé le temps de nous y faire avec l’apparition du premier extrait, "Violet Hill", surprenant et mélodiquement si typique à la formation. Puis, on en viendra à découvrir la version unplugged de la magnifique "Lost !" en B-Side de ce single, ce qui annonce déjà un beau et grand album. On ne change pas une équipe qui gagne. Coldplay reviendrait-il à l’époque des beaux jours ? Il y a du changement. dans l’air... Est-ce que "Viva La Vida" est leur album le plus lumineux depuis ces huit ans d’existence ? Nous vous répondrons clairement : oui.
Avant de rentrer dans les profondeurs de "Viva La Vida", penchons nous un instant sur l’équipe qui entoure nos quatre membres. Il y a d’abord Brian Eno qui, pour la première fois, apporte son bagage rempli de paysages sonores. Cet ex-membre de Roxy Music très actif dans le monde professionnel musical, a également prêté main forte pour produire ce nouvel album aux côtés de Markus Dravs (Björk, Emilie Simon,...) et du Londonien Rik Simpson (Cat Stevens, Kasabian, Blur, Suede,...) déjà présent en 2002 pour "A Rush Of Blood...". « C’est Brian qui a eu l’idée de travailler avec nous, dit Chris Martin. On se voyait souvent pour le prendre le thé, et on finissait par jouer de la tabla machine ; au bout du compte ça a représenté une année de production. Puis, Markus nous a été suggéré par Win Butler (N.D. membre d’Arcade Fire). Win nous a dit : ‘Vous devriez travailler avec ce type, il vous recadrerait !’ » Jon Buckland grimace : « Il nous a fait bosser comme des chiens ! » Le tout a été masterisé par l’incontournable Bob Ludwig que l’on ne présente plus tant son arsenal collaboratif artistique est immense. Dans l’histoire de la musique, peu de groupes Pop/Rock ont osés une pochette représentant une peinture du dix-septième siècle. Ici est représenté – et quelque peu tagué - le tableau peint par Eugène Delacroix en 1830 : La Liberté Guidant Le Peuple » (souvenez-vous ce billet de cent francs...) mettant en scène la Révolution de Juillet. Un tableau original que l’on peut, de nos jours, retrouver au Musée du Louvre. Parenthèse historique refermée, Coldplay semble avoir voulu donner une forte impulsion graphique et artistique à cet album. A l’intérieur du livret, le groupe présente une galerie de peintures récréatives plus abstraites les unes que les autres. Enregistré à New York et même Barcelone – où le groupe s’est retrouvé à enregistrer dans une vieille église Espagnole -, Coldplay n’en a pas moins oublié Londres. Au nord de la ville, ils ont investi les locaux d’une ancienne boulangerie (La Bakery), transformée pour l’occasion en un parfait studio de répétitions. « Pour ce disque, on a passé des mois à la Bakery avant d’aller en studio, explique le batteur Will Champion. On a maquetté, joué et répété jusqu’à ce que les chansons sonnent d’enfer. Nous étions beaucoup mieux préparés et, en vérité, beaucoup de choses ont été enregistrées à la Bakery. »
Et voici donc la nouvelle façade musicale de Coldplay. Le bassiste Gerry Berryman nous prévient : « Je considère que c’est à la fois notre album le plus audacieux et le plus assuré. Durant l’enregistrement, nous avons été davantage ouverts aux nouvelles idées et influences, et moins effrayés à l’idée d’expérimenter ». Expériences donc à l’appui, c’est le morceau "Life In Technicolor" qui ouvre les festivités de ce nouvel opus sacré, aidé d’une merveilleuse introduction faite d’étincelles électroniques et quelque peu Ambient dans le genre. Quand les cordes se posent sur ce tapis cristalin et sonore, on ne fait plus que d’attendre l’arrivée vocale de Chris Martin. Revoilà le son de Coldplay, le vrai, le brut, l’épicentre d’un des meilleurs groupes Pop British de ce début de millénaire. Avec le très moderne Flamenco "Cemeteries Of London", il ne faut pas longtemps pour comprendre que "Viva La Vida" va demeurer un grand moment à l'écoute. Promis à un bel avenir, fourni par des programmations rythmiques groovy, c’est tout autant de morceaux qui le confirme. Tout d’abord "42", déguisée en fausse ballade piano-voix qui se transforme bien vite en un savant mélange Electro-Rock puis en une Pop éclatante. Trois styles en un. Voilà encore une belle révolution pour le groupe aux trente millions d’albums vendus. Quant à "Lost !", on la retrouve habillée par quelques sonorités Nord-Africaines et par de grandes envolées d’orgue d’église. La première partie de cet album est donc parfaite, amenée avec délicatesse, richesse et par des variations musicales très complètes. « Deux choses me motivent, précise Chris Martin. La première est de donner un sens à la vie. La seconde, lorsque j’entends quelque chose de génial, est d’essayer de faire au moins aussi bien. Tant de musique étonnante nous a inspirés pour ce disque. On a écouté Rammstein et Tinariwen, l’un après l’autre, et la partie au milieu de "42" en a naturellement découlé. Pour une autre chanson, on a écouté Marvin Gaye et Radiohead. Ou Jay-Z et le Golden Gate Trio. Ou My Bloody Valentine et Georges Gershwin. Il n’y avait pas de limites ! » Ce festival d’inspirations vaut la présence d’autres morceaux tout aussi brillants. Le voyage continue avec ce morceau central baptisé "Lovers In Japan" qui est clairement destiné à devenir un tube. Attendez-vous à l’entendre encore et encore... Après un court entracte avec la très minérale "Reign Of Love", on découvre un titre où la voix de Chris s’assombrit : c’est le son Folk/Rock de "Yes", parsemé ci-et-là de magnifiques phrasés orientaux. Puis, c’est au tour de "A Spell A Rebel Yell" de se dissimuler avant l’arrivée d’un des plus beaux morceaux que Coldplay a pu interpréter jusqu’à alors : "Viva La Vida"», en plus d’être un parfait single, est incroyablement écrit. A la fois simple, si différent de ce que l’on connaît du groupe et collant parfaitement à cette nouvelle image qu’il semble vouloir donner, il laisse à ce quatrième album studio un espace plein de fraîcheur et de beauté. Que dire également de "Strawsberry Swing" aux allures Haïtiennes si séduisantes, au rythme dansant et carnavaleresque. La déchirure est dure lorsqu’intervient "Death And All His Friends", le morceau final de l’opus. Calme et mélancolique à premiers abords, elle nous fait bien vite penser au morceau "Everything’s Not Lost" paru huit ans auparavant sur "Parachutes". Prenant son envol en deuxième minute, elle finit par devenir un magnifique oiseau aux couleurs étincelantes, parsemée par de hautes fréquences de guitares fondues dans une masse Pop/Rock compressée et interprété vocalement par l’ensemble du groupe, avant de se consumer furtivement et laisser place de nouveau à "Life In Technicolor" qui pleure électroniquement ses dernières notes, accompagnée dans son dernier souffle par la voix de Chris Martin. La dernière minute est déchirante : Coldplay vient de réaliser le plus bel album de sa jeune carrière : "Viva La Vida Or Death And All His Friends" est certainement celui qui restera leur album le plus original et le plus complet. En un mot : merveilleux.
Cet opus clinquant a l’avantage et la qualité d’être un album enregistré avec des techniques dites ‘live’. « On peut considérer que 80 % de ce qu’on entend sur ce disque a été enregistré à quatre, ensemble dans le studio, confirme Chris Martin. De nos jours, c’est une procédure inhabituelle, mais c’est le pied quand on est dans un groupe comme ça ». Liberté, vie, force et distorsion, doté d’un univers totalement novateur pour nos quatre compères, "Viva La Vida" aborde des thèmes aussi divers que la perte et l’incertitude, les voyages et le temps, le bonheur et les regrets. « Ces chansons ont été écrites entre optimisme et désillusion, elles se barrent dans tous les sens ! Aucun texte n’a été prémédité, les chansons sont venues naturellement, officialise Chris Martin. Il y a toujours de l’amour, de la joie et de l’excitation dans notre musique. » Le groupe a donc réussi à lancer un album rempli de sincérité, beau et puissant où se mêlent tour à tour dix morceaux tous aussi bons les uns que les autres. Cette belle histoire qui file en musique c’est aussi l’évolution de Coldplay dans toute sa splendeur. « Dix chansons dont chacune sera la préférée de quelqu’un... Je sais que nous avons réussi à atteindre cet objectif. », déclare Chris. Comme à son habitude, la formation la plus étonnante de ces huit dernières années entamera une tournée qui risque bien d’être aussi triomphale que les sonorités expérimentées sur ce "Viva La Vida Or Death And All His Friends" lumineux, éclatant et terriblement beau. Un album sobrement magistral. ••
Jen Kidonÿ |