Article : ALANIS MORISSETTE, retournement de situation
Parution : Jénzine Magazine N°10, Juillet-Août 2008
•• Alanis va encore vous surprendre... Il y a encore quelques temps, elle nous offrait une sublime version acoustique de son album "Jagged Little Pill" ; l’enregistrement original paru en 1995 incorporait déjà "Ironic" et continue toujours de lui coller à la peau comme le morceau "I Don’t Want A Lover" est toujours indissociable de Sharleen Spiteri, la chanteuse de Texas. C’est ce qu’on appelle un standard. Depuis de longues années, Alanis Morissette tire son épingle du jeu parmi le paysage musical féminin en activité sur le sol Américain. Pourtant d’origine Canadienne, il faut croire que la qualité de ses live, ce côté Folk Woodstock mélangé à des unplugged d’une haute qualité a fait d’elle une artiste quasi incontournable qui mérite amplement son succès international. Le secret de Morissette ? Vous étonner encore et encore malgré les 30 millions d’exemplaires vendus de ce "Jagged Little Pill" qui reste l’indétrônable meilleur album de sa carrière. A la fois Pop Rock avec "Under Rug Swept", puis convaincue avec "So Called Chaos" et enfin après un best-of qui ne pouvait qu’être le pur reflet d’un talent confirmé, Alanis Morrisette se refait une beauté et signe, en cette ère 2008, un pur album aux accents numériques répondant au doux nom de "Flavors Of Entanglement", ce dernier étant suivi de près par un certain Guy Sigsworth à qui l’on devait déjà la reprise de "Crazy" par Alanis en 1990 ou encore "What It Feels Like For A Girl" interprété en 2000 par Madonna sur "Music". Même si la Madone n’est jamais loin (Alanis est signée sur le label créé par la Reine de la Pop), le soleil se lève à nouveau pour Morissette et éclaire ses fans les plus fidèles pour accueillir ce nouvel enregistrement qui s’avère beaucoup plus électronique qu’on pourrait le penser. Nous voilà prévenus.
Avant de plonger avec plaisir non dissimulé dans ce septième album studio, penchons nous sur le premier single qui en est extrait et qui n’a pas eu besoin de résonner bien longtemps pour que l’on comprenne qu’il était bien question d’un grand single. Tout en retrouvant la magie vocale présente dans "Ironic" et celui d’un refrain typiquement linéaire dans l’écriture de la mélodie, "Underneath" s’est vite hissée en tête des chartes. Pas étonnant pour un single qui emprunte directement une boucle rythmique à des morceaux comme "Hands Clean" ou encore "Hand In My Pocket". Pourtant, Alanis Morissette tente de rester fidèle à son image en accueillant à ses côtés un parfait co-auteur, Guy Sigsworth (Björk, Imogean Heap), qui va opérer une petite transformation musicale. On connaît, bien sûr, l’attirance inconsidérée d’Alanis pour les pays du Moyen-Orient et pour les sonorités zen. Le morceau "Citizen Of The Planet", qui ouvre ce nouvel opus, plaira donc aux inconditionnels du style. Le titre sera entrecoupé à trois reprises par un tourbillon Rock World puissant avant de se clôturer par un final spectaculaire fait de cordes, de sonorités électroniques et de guitares profondément chargées. Ici, Alanis présente un récit poétique de sa biographie pendant que le Yin et le Yang se font, petit à petit, une place de choix dans ce nouvel album. "Straitjacket" confirme que Miss Morissette souhaitait expérimenter de nouvelles sonorités, que cela plaise ou non à ses fervents admirateurs. Fini la Folk de "Not The Doctor" enregistrée en live au Modern Live Rock de Los Angeles en 1996, et l’utilisation d’instruments purement acoustiques, harmonicas et autres tambourins. Ce morceau, qui succède à "Underneath" dans l’ordre de lecture, met largement en avant le travail musical de Guy avant de mettre en avant celui d’Alanis. Formaté pour un passage radio, à la fois Pop et électro-Rock, nous sommes évidemment surpris par ce titre qui s’inscrit dans un décalage musical total pour l’artiste. "Versions Of Violence" est une définition plus 'Dark', plus profonde, une réponse Pop à cette électro expérimentale tendance. « Ce disque m’a aidé dans les moments les plus fragiles. Chaque chanson était, pour moi, comme un radeau de sauvetage. », explique Alanis. Après cette tempête sonore qui sera du goût de chacun, on retrouve "Not As We", un solo piano-voix dans la pure lignée des chansons douces et intenses dont la chanteuse nous a habitués par le passé (rappelez-vous la démo de "Uninvited" ou encore "Perfect"). Mais le morceau le plus réussi reste sans aucun doute "In Praise Of The Vulnerable Man", morceau Pop à souhait se parant d’effets de guitares renversés et d’un refrain suffisamment simple pour ne pas être oublié. L’éclat et l’aura de "Flavors Of Entanglement" réside dans "Torch", une magnifique chanson aux allures quelques fois fantomatiques, apparaissant et disparaissant tour à tour durant cinq minutes. Après la rapidité et fluidité rythmique de "Giggle Again For No Reason" et de l’étrange "Moratorium", on croise l’irréelle "Tapes" qui saura vous hypnotiser par son rythme langoureux, ses résonnances et ses hautes fréquences. Le onzième titre, qui clôt l’édition standard de l’album, se nomme "Incomplete" et se pourrait bien être le second morceau le plus qualitatif que vous aurez à croiser sur "Flavors Of Entanglement". Se déliant au rythme des secondes qui défilent, et fabriqué d’arpèges de guitare délicieuses, ce titre est un petit bonheur pour les oreilles et un grand soulagement pour les plus puristes qui pensaient avoir perdu Alanis Morissette dans la jungle du numérique. Enfin, du côté de l’édition limitée, on y retrouve cinq inédits beaucoup plus conventionnels et moins étoffés qui auraient pu largement trouver refuge dans l’édition simple de l’opus. Que dire de "Orchid" qui se laisse calmement bercer par la voix de Morissette ou encore de "Limbo No More" à l’instrumentale aussi mystérieuse que surnaturelle ? Reste toutefois la présence de "On The Tequila" où Alanis semble vouloir partager un son beaucoup plus convivial et plus dansant.
« Il n’y a pas d’autres artistes, masculins ou féminins, capables de vous faire voyager émotionnellement comme Alanis le fait » précise Sigsworth. Elle se situe à 1 sur 10 sur l’échelle de Richter et nous nous trouvons en l’épicentre. Elle peut exprimer la rage puis l’hostilité, s’éprendre et exprimer la solitude, souvent avec enthousiasme ou nostalgie, à la fois sensuelle et spontanée ». La preuve en est avec cette totale métamorphose qui, l’année dernière, a incité par moins de 12 millions d’internautes à visionner la reprise par Alanis du morceau "My Humps" des Black Eyed Peas. N’oublions pas, au passage, la femme qu’elle est, humaine et profondément concernée par les questions relatives à l’environnement. C’est elle qui, de sa poche, lancera la mode de l’utilisation du papier recyclé pour les pochettes de disque. "Feast On Scraps" est d’ailleurs le premier album à en avoir profité. Depuis, l’utilisation de ce papier est devenu monnaie courante. Alanis Morissette attache tout autant d’importance à la spiritualité. Cela ressort vivement dans son travail. « Je vis pour guérir des ruptures et relier les divers aspects divins de la vie à la nature humaine. J’espère qu’en partageant mes propres expériences, je pourrai soutenir des personnes dans leurs voyages personnels, partout où elles se trouvent », explique t-elle. Sans ça, je chanterais des chansons sous la douche et je ferais du jardinage. » Au final, "Flavors Of Entanglement" est totalement éclectique, faisant éclater au grand jour plusieurs facettes alors inexplorées de l’artiste. Passant de l’électronique à l’acoustique en passant par la Pop, de nombreux moments importants vivent à travers cet opus presque énigmatique dans la discographie de Morissette. A la fois nouveau et surprenant, beau et sombre, délicat et intense, ces saveurs s’adressent pourtant à un nouveau public, légèrement plus sensible au monde de la musique électronique. L’évolution est notable mais Morissette n’en demeure pas moins la même. Le single "Underneath" confirme, au passage, que le passé d’Alanis virevolte toujours quelque part dans l’espace-temps de sa carrière. Après treize années de travail en studio et des kilomètres sur la route, il était l’heure de changer quelque peu la tournure des choses. Une nouvelle occasion de compter les fans les plus assidus et de laisser rêver les autres à un juste retour beaucoup plus Pop Rock. Désormais, la porte du passé s’est refermée pour laisser entrevoir des albums plus électroniques et plus hybrides. Une Alanis moderne qui a compris le sens du mot ‘évolution’ et qui compte bien oeuvre dans cette voie. ••
Jen Kidonÿ |